mercredi 2 novembre 2016

La Traversée Sud de France




La Traversée

Cette nouvelle course nous a plu dès que l'annonce de sa naissance a été faite. Tracée sur un terrain cher à Marion, sur des sentiers que j'ai découvert cette année lors de belles balades et lors du relais de l'Argelès Nature Trail, elle nous attirait.
Il restait à aborder sereinement ces 75km annoncés avec 3500md+ et 3800md-. Pour cela après un beau début de saison consacré entre autre à des courses en relais puis un été très pentu à courir divers kilomètres verticaux, nous avons enchaîné de nombreuses sorties longues et montagneuses, jusqu'à une reco du début du parcours en dernière sortie longue à quinze jours du départ.






Et puis est arrivé le jour J avec ses appréhensions, la peur de ne pas être prêt pour la distance, de mal avoir prévu les ravitos ou encore d'oublier un matériel indispensable dans le sac. Le tout sans doute amplifié pour Marion qui n'a jamais parcouru une telle distance, avec un maximum sur le 40km des Citadelles.







La course

Trois heures du matin, le réveil sonne. Nos affaires sont prêtes depuis la veille, il nous reste à avaler un petit déjeuner consistant, nous habiller et filer vers Argelès où nous laissons la voiture. Nous attendons avec d'autres coureurs la navette qui à 5h va nous amener au départ à Arles sur Tech. Là-bas nous récupérons notre dossard après un contrôle succin du matériel obligatoire. Remise d'une bouteille et d'un t-shirt qui s'avèrera être plus une taille enfant qu'un vrai M. Dommage. Après l'attente et les indispensables passages aux toilettes, à 7h30 le départ  est enfin donné. Certains partent encombrés de la frontale alors qu'il suffisait d'étudier le lever du jour dans la semaine précédente pour savoir qu'elle serait inutile au bout de quelques minutes.









Après un kilomètre de route, nous attaquons les vrais sentiers, étroits, pentus, ceux qui nous reverront passer pour la finale du challenge de KV. Nous sommes sur un rythme à la fois efficace et économe, comme en reco, pris dans une petite file indienne.

Au bout d'environ 55 minutes nous sommes au col de Paracoll, moins qu'en reco, et c'est l'heure d'une première pause pipi. Bonne nouvelle en repartant, fini le petit flot de coureurs et nous sommes quasiment seuls sur les sentiers. Et ce sera ainsi jusqu'à la fin. Plaisir inégalable des épreuves avec peu d'inscrits (ici environ 130).


Un "mort" du 160km.







A partir de là on fait vraiment notre course. On se régale, on se remémore la reco, on est heureux. Peu avant Moli de la Paleta on se fait doubler par deux gars plus âgés, que l'on va repasser "à fond", main dans la main, sur le bout de route qui suit. Ils nous soupçonnent de tricher puisque l'on se tracte mutuellement, on en plaisante un peu ensemble, et cela se reproduira à chaque fois que l'on se croisera, jusqu'au Perthus.

Peu à peu on descend sur le premier ravito, celui de Montalba. On l'atteint en 2h05, alors que l'on avait mis 2h30 en reco comme je l'avais estimé. Le choix est maigre à l'intérieur : tranches de pain de mie avec rien pour accompagner, pas de saucisson, plutôt du sucré. Je mange quelques chips, remplis mes bidons et repars. Nous on gère mais pour les coureurs du 112 et du 160km ça craint…

Montalba, km11,  2h05, 100ème








A partir de là on attaque une grosse montée en direction du Roc de France, toujours sur les parties reconnues. Chargé de donner l'allure en fonction de mon expérience de l'ultra, je dois parfois freiner Marion qui aurait tendance à s'emballer et à vouloir aller plus vite. La course sera longue et il faut rester frais longtemps, pour espérer effectuer un beau final. Après une partie de piste en faux plat montant, je propose une pause ravito au niveau des ruines d'el Moli Serrador avant d'attaquer la grosse montée. Nous avons avec nous plusieurs petits sandwiches qui nous serons bien utiles, surtout au vu des insuffisances des ravitos officiels.

On repart bientôt, et l'on reprend de temps en temps en temps des  coureurs du 160, parfois bien cuits, parfois à une allure proche de la nôtre. Rapidement on arrive au coll Cerda, où comme en reco Marion effectue un ravito directement dans un murier.















Il nous reste ensuite à poursuivre l'ascension jusqu'au Roc de France que l'on atteint en environ 4h, avec trente minutes d'avance sur le temps de la reco (km18, 1800m grimpés). Même si la vue est bouchée, quelques nuages enveloppant les sommets, nous nous y accordons une pause gourmande avant de poursuivre. A partir de là nous rentrons dans l'inconnu.










Et le début n'est pas simple, avec quelques passages techniques dans les rochers. Puis nous arrivons sur une piste et un poste où sont attablés quelques gendarmes de haute montagne. Ensuite commence une piste en béton sur laquelle il faut descendre. Le GPS de Marion indique 20km et nous n'avons toujours pas vu le point d'eau du Puits à Glace annoncé au km19. Inquiétant si les distances ne sont pas bonnes, et Marion craint que si tout est décalé il y ait beaucoup plus de distance à faire au final. Un kilomètre passe, un autre, toujours rien. Nous comprenons que nous sommes bien du côté espagnol et que le soit disant point d'eau était le poste où nous avons vu les gendarmes. Et j'en suis sûr, il n'y avait absolument aucune bouteille d'eau en vue qui aurait pu nous indiquer que c'était un ravito. Encore un raté à mettre au compte de l'orga. Heureusement il nous reste de quoi boire et tenir jusqu'au prochain point.













Après de longs kilomètres de piste bétonnée, nous finissons par tomber sur Romain qui nous a fait la surprise de venir nous encourager. Même si l'info avait un peu fuitée pour lui, si j'étais au courant pour José et si j'avais des doutes pour Estelle et Yvan, cela nous aura fait super plaisir de les retrouver là et en plusieurs points du parcours, jusqu'à l'arrivée.

Un peu plus bas on croise José, qui nous gratifie d'un superbe plongeon, égratignant un peu jambe et appareil photo. Cela nous amuse, mais rira bien qui rira le dernier…









Par des sentiers enfin retrouvés nous descendons sur las Illas, km26, où nous arrivons en 5h05 ce qui était mon estimation la plus optimiste. Nous y retrouvons avec plaisir les parents de Marion, sa fille, et un peu plus loin Estelle et Yvan derrière l'appareil photo et devant la bouteille de pastis.
Las Illas, km 26, 5h07, 104ème

Embrassades avec tout le monde, grands sourires, nous rechargeons nos réserves émotionnelles avant de passer aux alimentaires. Ici le ravito est plus fourni mais je ne m'y attarde pas car les parents de Marion nous font suivre les bacs ravito que nous avons préparés. Je picore quelques gâteaux d'apéro, bois un coup de St Yorre, et puis c'est déjà l'heure de repartir. Prochaine destination le Perthus dans 14km. Et avec 1800m+ déjà pris en 26km, les 49km prochains pour 1700m+ s'annoncent roulants.




Marion


Chapitre 1: C'est comme cela que tout commence.

 

Le réveil de Michel nous sort joyeusement du lit ( j'avais aussi programmé le mien par sécurité....  Sa sonnerie nous accompagnera quelques secondes alors que nous aurons presque gagné Montalba....Vers 9h30.....).

Tout est disposé,  préparé minutieusement. 

Après un copieux petit déjeuner il est temps de prendre la route d'Argeles.

Dans la nuit du petit matin nous nous amusons à regarder passer les noctambules.  Contrastes étonnants.

Dans le bus,  blottis l'un contre l'autre nous tentons de dormir un peu. Je suis bien trop excitée pour y parvenir, l'esprit plein de grands points d'interrogation.

.....

Arles sur Tech: contrôle des sacs, tout va bien. Nous avons une vue plongeante sur la base de vie des coureurs engagés sur le grand format.  Je ne m'attarde pas trop à les regarder : leur état de fatigue est effrayant.....

Il reste beaucoup de temps avant le départ.  On se tient chaud, affalés par terre contre le mur. Je suis heureuse et impatiente.

Cependant le stress d'avant course me contraint à de multiples passages aux toilettes.  Difficile dans le monde impitoyable du trail de donner longtemps l'illusion d'être un pur esprit. Il faudra se résigner à  chercher le romantisme plus tard....

Il fait toujours nuit,  nous sommes prêts.  Pas d'échauffement aujourd'hui....  Michel est sous le feu des flashs d'un photographe impressionné par son look....

Et c'est parti !

Nous nous engageons dans un sentier que nous avons bien repéré il y a 15 jours : c'est aussi là que se jouera la finale du skyrunning vertical séries en novembre.

Le jour se lève,  la journée sera belle.

Je calque mon rythme sur celui de Michel.  J'écoute tout ce qu'il me dit : bois! Mange!.....  Il est détenteur de la Vérité à mes yeux puisqu'il est venu bien des fois à bout de grandes distances ( je vous recommande d'ailleurs la lecture de son " ultra pour les nuls " que j'ai presque appris par cœur).

Bon, revenons en à la course!

Ça grimpe dur : on est quand même sur le parcours d'un prestigieux kilomètre vertical ! On prend rapidement 600 mètres de D+. Les coureurs sont à la queue leu leu..... Je suis étonnée que le peloton ne s'étire pas plus vite.

Arrivée au premier col nous nous arrêtons 2 minutes pour une pause " technique "....

A mon grand étonnement, malgré notre promptitude, nous nous retrouvons seuls.

C'est alors que, pour moi, le vrai plaisir commence,  je me sens bien, physiquement,  j'apprécie le parcours, on regarde, on commente,  on apprécie....  On partage.....

J'attends les portions de route et de chemin avec impatience : c'est chaque fois l'occasion de prendre la main de Michel, de nous connecter.

Premier ravitaillement : 11kms.  Un peu plus de deux heures..... Nous sommes dans les temps les plus favorables estimés par Michel.

Bois! Mange!

Ne t'emballe pas, il reste encore quelques kilomètres....

 

Je connais la montée qui nous attend, jusqu'au Roc de France.  Je sais aussi qu'il y a,  à mi parcours, des ronciers couverts de mûres délicieuses.  Un ravitaillement sauvage que j'attends avec impatience.

Nous doublons régulièrement des coureurs du 170. Certains sont exsangues, titubant. J'ai le cœur serré quand on les encourage : sont ils réceptifs ?

Petit contretemps : un coureur nous rejoint avec, dans la main,  le petit drapeau de notre Team qui décorait mon sac. Il est important de le refixer.

C'est vrai que tous ces petits rituels, ces mots, ces signes, ces symboles, ces grigris dont on s'accompagne sont extrêmement importants. Ils ancrent, recentrent,  reconcentrent.

Elle est longue et belle la montée dans les hêtres.  Michel m'annonce un ravitaillement un peu spécial au Roc de France. 

Il temporise mes accélérations suicidaires en restant systématiquement devant dans les montées.  Dois je avouer que la vue imprenable que j'ai alors est une motivation supplémentaire ?

Objectif en vue : dommage la crête est dans le brouillard,  j'imaginais voir la mer au loin.... Ce sera pour bien plus tard.

On a bien avancé,  gardé notre sourire et notre enthousiasme.  Michel sort cérémonieusement de son sac une surprise emballée dans un joli papier rouge......

Un Rocher!!!!!!! Miam, merci !!!!! Je suis touchée par cette gentille attention puis ça me fait sourire aussi.... Pourquoi ? Devinez ce que j'ai caché la veille dans mon sac pour l'offrir à Michel sur le parcours ?

Effet reboostant immédiat : tant mieux, la partie que nous abordons maintenant est loin d'être la plus facile : éboulis bien glissants en devers...... Nous avançons prudemment..... 

Deuxième ravitaillement qui n'en est pas vraiment un : à la place de l'eau gazeuse rêvée brûle un grand feu..... Étrange concept.

Nous attaquons maintenant la descente. C'est une route bitumée,  pas très agréable à courir. Mais la vue sur la vallée est dégagée,  nous passons en Espagne. Ça continue comme ça sur plusieurs kilomètres,  parcourus de front.

......

 


Et c'est alors que nous approchons du Castel de Cabrera qu'une silhouette familière surgit : Romain!!!!! Quel bonheur de le rencontrer là....  Ce n'est pas vraiment une surprise : il s'est plus ou moins vendu la veille.....  Embrassades,  effusions, accolades....  Romain frais et dispo nous devance, se poste,  nous prend en photo !!!! C'est vraiment un super moment....

Et ce n'est pas fini : je le connais ce chien: c'est Joggueur ! Et José ! Rebisous etc.....

José partage tellement notre enthousiasme qu'il en tombe de tout son long.... Rien de grave.  Même l'appareil photo s'en tire sans égratignure..... 

On arrive au col de Lli,  il est temps de rentrer en France! Nous sommes cinq à courir maintenant ! J'en fais des bonds de joie!

Las Illas n'est plus loin : et,  et... Au bord du chemin il y a : Mariane et ma mère ! Un vrai grand soleil qui me remplit le cœur.  Bon dieu, quel bien ça fait..... Je suis ma fille qui court devant moi.... Et là tel un mirage  un ravitaillement estampillé " Occitanie",  en pleines  terres catalanes! A l'orée des bois jadis sillonnés par les redoutables trabucayres !!!!  Il n'y a qu'Yvan et Estelle pour oser pareille provocation ! Fabuleux !!!

A ce moment de la course je me dis qu'on a vraiment beaucoup,  beaucoup de chance de partager cette aventure....  Que pour mille raisons ce sera une journée magique et inoubliable......

L'assistance de choc nous a disposé notre propre ravitaillement à côté de l'officiel...... On fait le plein de tout, d'amour et d'amitié surtout.  C'est finalement cela qui porte le mieux et le plus loin.....

.......
A suivre: chapitre deux " jusqu'ici tout va bien"













Michel

Le début de cette deuxième étape se fait sur route, montante en lacets au-dessus de las Illas. Puis on attaque une nouvelle piste où notre stratégie reste la même : courir en descente, trottiner sur le plat et marcher quand ça monte. On croise là Jérôme qui fait une sortie en sens inverse de la course, on admire un "mort" du 160km qui dort dans un fossé, et on avance toujours.










Nouveau ravito sandwich en marchant, tout se passe bien. On commence à deviner le Perthus qui se rapproche, et à entendre le flux des automobiles au lointain. Et puis tout à coup, sur une large piste descendante sans difficulté, mon pied accroche une pierre et je m'étale de tout mon long après un beau plongeon en avant. Marion est affolée, je la rassure en me relevant, ça va. C'est surtout mon genou qui a chargé, une plaie superficielle mais qui saigne pas mal. Un peu d'eau pour nettoyer et nous voilà repartis.












Les contours du Perthus se dessinent nettement maintenant, et l'on voit bien le fort où l'on doit monter. Un sentier remplace la piste et l'on pénètre peu à peu dans les vieilles murailles de la forteresse. Un endroit où je n'étais jamais venu et que j'ai plaisir à découvrir.

Et puis après quelques détours nous retrouvons à nouveau Romain et José qui nous encouragent et nous prennent quelques photos. Le temps de montrer mon beau genou peint de rouge et nous descendons sur les rues du Perthus par la route.




40km ont été parcourus en un peu plus de 7h30 , et nous arrivons au ravito, annoncé comme une base vie pour le 160km. Et pourtant c'est un des moins fournis du parcours. Un bénévole sympa nous prépare deux cafés, mais à part ça c'est le désert. Quelques bols peu fournis, deux tranches de pain de mie et deux tranches de jambon. J'hésite à vider le ravito de la moitié de ses réserves apparentes, mais je me fais quand même un petit sandwich pour la suite.
Marion discute avec une fille qui était devant nous, et comme son père lui avait annoncé qu'elle était quatrième à las Illas je me doute qu'il va un peu falloir gérer l'allure pour ne pas s'emballer en vue d'une hypothétique troisième place.

Le Perthus, km 40, 7h34, 88ème



Marion


Nous quittons joyeusement le village de las Illas,  et plutôt que d'utiliser les bâtons quand ça monte, je cherche l'énergie dans le sourire de Michel. 

Un ou deux kilomètres de route dans Super Las Illas avant de rejoindre enfin la piste qui nous conduira au Perthus.

Nous sommes le plus souvent seuls, nous doublons quelques zombies endormis dans le fossé.  Certains ont le visage tellement gris qu'ils semblent faire corps avec les racines et la terre.

La piste monte toujours en pente douce. C'est une partie très agréable avec un sous bois magnifique et une belle lumière.

Rencontre avec le Lutin des Aspres venu puiser là l'inspiration ?

Nous nous encourageons maintenant mutuellement.  Et si Michel continue à veiller sur moi, je suis attentive aussi à ce qu'il aille bien.

 



La piste est large et facile. Je promène mes bâtons,  je n'arrive pas à m'en servir.  Michel a une technique différente,  ce qui ne lui évite pas une chute spectaculaire au milieu de ce chemin totalement dépourvu d'obstacles.  Un instant je crains le pire: il a vraiment le genou très abîmé et saigne beaucoup.... 

Je rince sa plaie, nous n'avons rien d'autre que de l'eau.  Michel veut repartir : il attendra la base de vie du Perthus pour se faire soigner.

Cet incident me plombe sérieusement le moral pour un moment.  La fatigue me tombe dessus. 

Je subis un peu les kilomètres qui nous mènent au château.  Puis,  petit à petit l'entrain revient : nous approchons des 40 kms de course. La plus longue distance que j'ai jamais parcourue. Au delà c'est l'inconnu total, les territoires inexplorés.  C'est excitant !

Au château nous retrouvons nos joyeux photographes et supporters. Encore une fois leur présence est un solide remontant.

Michel n'a pas l'air de souffrir,  il remet à plus tard les soins....  Descente vers le Perthus.  La base de vie que nous fantasmions comme une véritable oasis avec un staff médical au top nous déçoit quelque peu. Nous ne nous y attardons pas.




 





Au ravitaillement de Las Illas mon père m'avait annoncée quatrième et comme nous reprenons une fille je me prends à rêver d'un podium pour mon premier ultra. Je regrette car nous n'avions jamais envisagé cette Traversée que comme une belle aventure à partager pleinement.  Et cela sera probablement à l'origine de l'orage qui suivra. Mais ne brulons pas les étapes.  Jusqu'ici tout va bien.

Romain a prévu de faire un bout de chemin avec nous, jusqu'au col de L'ouillat. Il monte bien, devise gaiement....  Et surtout,  surtout joue un rôle précieux d'éclaireur : sur cette partie du parcours le balisage est vraiment aléatoire...... 
 



La montée par la piste est au soleil.  Heureusement la journée reste fraîche et nous ne subissons pas une trop forte chaleur.
 

 

 

 



 






Michel

Café avalé on repart donc du ravito du Perthus pour trouver le poste de pointage à la sortie du village. On se fait biper et on repart, avec la surprise de voir Romain nous emboiter le pas. Il va nous accompagner jusqu'au prochain ravito et effectuer ainsi une longue sortie en vue des Hospitaliers qu'il doit courir à la fin du mois.













Prochain but le col de l'Ouillat dans neuf kilomètres, avec pour cela 700m+ à monter. Le début attaque assez fort avec des pentes plutôt raides, entre pistes et sentiers. Rapidement on aperçoit la fille et celui qui l'accompagne un peu devant nous. Marion a tendance à s'emballer et je dois la calmer. On monte de toute façon plus vite et l'écart s'il doit se faire se fera au train.
On les rejoint donc peu à peu, on les dépasse, et arrivés sur une piste plus plate on relance. J'entends que derrière ils essaient de suivre, mais les distances se creusent et je suis confiant pour la suite.











Nous continuons donc ensemble, à trois avec Romain, par une partie qui est très jolie. De petits sentiers, des bois à traverser, le tout avec une belle lumière de milieu d'après-midi.

Au bout d'une piste nous tombons sur le ravito de Saint Martin d'Albère, sans doute le plus complet du parcours, et pourtant non annoncé sur le profil de l'orga. A n'y rien comprendre.








Je bois un peu d'eau gazeuse en grignotant quelques trucs, tout en déclinant l'offre d'un bénévole qui me proposait de nettoyer la plaie du genou. Ca attendra l'arrivée. Puis on repart pour en terminer avec cette jolie montée et atteindre le km49 et le ravito du col de l'Ouillat.




Marion


Après un copieux ravitaillement qui, lui, est une bonne surprise nous quittons la piste pour suivre un sentier dans les bois de châtaigniers, puis, plus haut, à travers les genêts et les bruyères.  Nous approchons du Col de L'ouillat: José descend le sentier à notre rencontre.  Puis il y tout le monde là  haut : l'occasion d'une vraie grande pause. Café,  Granolas.... Un instant de pur Bonheur que nous faisons durer. C'est compliqué de repartir.  Mon père un peu soucieux nous dit qu'ils seront aussi à Lavall en cas de défaillance : ils ont assisté à beaucoup d'abandons et souhaitent nous accompagner jusqu'au bout......















Col de l'Ouillat, km 50, 9h18, 84ème



















 
 
Michel
 
Je n'avais pas écrit la fin, et je vais donc laisser à Marion le soin de la raconter. Le début de la piste où nous croisons Yvan en vtt, une pause technique plus longue pour moi pendant que Marion s'habille en long, la fille supposée quatrième qui réapparait après nos arrêts prolongés, cette partie roulante interminable, et puis l'arrivée de la nuit et des problèmes...
Avant un final tel que nous l'avions rêvé.

Marion


Rien ne s'oppose à la nuit. Et pourtant la fin est heureuse.

 

Cette fois ci nous ne sommes plus dans les horaires " optimistes " de Michel mais plutôt dans les " réalistes ".

La partie qui nous attend est difficile à aborder avec le sourire: 12 kms de piste interminable avant le ravitaillement du Col des trois hêtres.....

C'est le moment où les hallucinations commencent: nous n'arrivons plus à voir si la piste monte ou descend. Fatigue? Lumière du jour déclinant ? Cependant nos jambes restent fiables : impossible de courir quand ça monte, même légèrement.






Et c'est sur ces kilomètres de piste à flanc de montagne,  alors que le gr10 qui passe au dessus nous offrirait une vue magnifique sur la mer, que mon état d'esprit change sournoisement.  Je voudrais courir pour que le supplice passe plus vite. Et pour ne pas devoir faire de nuit la terrible descente sur Lavall.  Mais Michel préfère marcher ( ou ne peut il pas courir). Il me répète plusieurs fois de ne pas m'inquiéter : nous ne devrons sortir la frontale qu'à Lavall,  comme prévu.








Enfin : le col des trois hêtres ! Je suis pressée et ne veut pas m'attarder alors que Michel aimerait faire une halte. Premier nuage. Nous abordons la descente dans le jour finissant. La vue sur la mer est toujours aussi belle. Les bâtons sont très utiles dans cette partie agrémentée de cailloux et de racines.  Une vache paisible encombre le chemin. Je la chasse en gesticulant.  Premier signe de mauvaise humeur. Tout devient de plus en plus sombre,  surtout quand nous passons à couvert des chênes.  Physiquement tout va bien. Pas de douleur,  pas de crampe. C'est dans ma tête que je commence à lâcher prise. 









Nous arrivons au niveau du Roc Médès puis tournons à droite dans la partie la plus compliquée de la descente.

Et la nuit est tombée.  Ce que je craignais par dessus tout.  Il faut s'équiper des frontales. Michel sort une ultime surprise de son sac à malice.  Destinée à me redonner le sourire. Rien. Je suis collée à Michel et je le gène dans sa descente : ma lampe projette son ombre devant lui. Nous arrivons à un passage difficile où des cordes sont sensées nous aider.  Elles pendent mollement, s'y agripper paraît suicidaire.







Pour la première fois depuis que nous sommes partis je prends la tête.  Maintenant je n'ai plus qu'une envie : finir. Je sais que je pourrai décrocher mon dossard à Lavall et rentrer en voiture. 

Près du passage à gué je fais part de ma décision à Michel.  L'aventure s'arrêtera pour moi à Lavall.  Je n'y prends plus aucun plaisir.

Je suis toujours devant. Mes parents,  ma fille.  " ça va? " " non!" " j'arrête ! "

" tu es blessée? " " non".  "Alors continue maman ! Tu es presque arrivée !"



Lavall, km 65, environ 12h45 de course

Je repars.  On n'a ni bu ni mangé.  Michel me rejoint. Tu veux courir? Non! Marcher ? Non!

Après la piste le long de la rivière je m'engage la première dans la forêt.  Puis l'énervement,  l'épuisement ont raison de moi. Je me mets à sangloter,  impossible d'avancer.  Crise de nerfs. Tu veux abandonner ? Non!

Les cinq kilomètres qui suivent ont du paraître horriblement longs à Michel.  Nous montons à toute vitesse. Cela a l'avantage certain de me couper la parole.

La descente qui suit est infernale. Et pourtant l'objectif est tout proche : on voit les lumières des villes qui dessinent la côte.......

Peut être qu'avec l'expérience je comprendrais mieux ce pétage de plomb totalement imprévu.  Il paraît que cela fait partie du jeu de l'ultra......







Et puis comme il est arrivé,  l'orage est passé.  Je me sens désemparée et honteuse.  Dans la nuit je tends la main à Michel.  Bien sûr il ne la prend pas. Puisqu'il ne me voit pas.......

Puis nous nous retrouvons enfin.  Cette fois ci nous ne nous lâcherons plus jusqu'à l'arrivée.  Et de nouveau le grand bonheur est là.  Dans la fatigue extrême nos sourires sont revenus. Et nous courons,  main dans la main, le long de la route, puis le long du port.

Et l'arche d'arrivée est là : tout au bout.

Franchie ensemble,  unis, soudés,  retrouvés. 









Argelès sur Mer, km 75, 14h52, 81ème (Marion 4ème fille, celle avec qui nous avons bataillé finit 5ème et n'a jamais été la vraie troisième).

Après c'est un mélange de tout : joie, épuisement,  douleur,  soulagement. 

Le temps de recevoir notre médaille de Finisher et je m'effondre. Au sens propre.
Et Michel me porte. Vraiment.  Jusqu'à la voiture d'abord.  Et toujours cette gentillesse,  cette sollicitude.  Ce soir là il m'a déshabillée,  lavée,  couchée,  bordée.








 
 



Conclusion :

 Marion

Trois semaines sont passées à l'heure où j'écris ces mots.  Il fallait le temps.  C'est une expérience dont on ne sort pas indemne.  Une expérience terrible et merveilleuse. 

Avec le recul ce qui me paraît prépondérant c'est le plaisir extrême du partage.  La façon dont des heures vécues pleinement,  tant dans le bonheur que dans la souffrance prennent une dimension d'éternité.

Alors merci à vous que j'aime d'avoir été là.  Physiquement et dans mon cœur.

 

Merci à toi,  Michel, bien plus particulièrement.  Pour tous ces chemins de la vie que nous parcourons ensemble.  Pour tous ceux qu'il nous reste encore à découvrir.
 
 
 
Michel
 
En ultra on touche souvent le fond, puis on remonte et on termine. Physiquement, avec une gestion prudente, nous avons été très bien et nous n'avons jamais connu la défaillance que je redoutais tant. Mentalement, dans la nuit du Roc del Grill cela a été très dur et difficile à gérer. Mais ça reste une petite partie de la course qui n'occulte pas tout le plaisir que nous avons pris à vivre cette aventure ensemble.
D'ailleurs, et les pratiquants de courses longues connaissent bien ça, après un petit temps de récup et de réflexion nous parlions déjà de recommencer une prochaine fois...
 
***
 
Merci à tous ceux à qui j'ai piqué des photos, merci à tous ceux qui nous ont supporté et encouragé, à distance ou bien très près de nous, merci à vous de nous lire et d'avoir été patients dans l'attente de ce récit.


12 commentaires:

Anonyme a dit…

Ah ben ça y est!
On l'a attendu, et il est bien venu: magnifique d'émotions et d'illustrations toujours de grandes qualités!
Bravo à tous les deux: le partage de votre passion de manière aussi intense et profonde est un trésor qu'il vous faut chérir et garder un peu égoïstement! Tous nous avons de la chance que vous le partagiez de la sorte alors merci et franc bravo!
Bonne récup avant vos prochaines aventures!
La "deux caps" est un excellent reconstituant ;-))
@+
Seb del pueblo de rieucross

antoinette a dit…

Enfin le récit tant attendu ! Mille bravos pour cette aventure partagée avec
passion, avec amour, bravo surtout pour votre courage et votre persévérance.
Antoinette

Francis a dit…

Ahhhh c'est en lisant des récits comme celui là, en vivant des émotions comme celles que vous avez vécu, en souffrant avec vous que naissent des vocations, que perdurent des regrets...Bravo à tous les 2 pour ce beau moment...Bravo à Marion d'avoir forcé le passage de l'audelàdulà...

Philippe FOURMENT a dit…

Quel plaisir ce récit. Quel plaisir de voir que vous êtes arrivés au bout, avec une mention spéciale à Marion pour son premier.
Et oui, ce n'est pas facile mais c'est tellement bon de courir un ultra avec ces bons moments, ses moins bons et la souffrance parfois qui nous dit qu'on va s'arrêter.
Bravo à vous, ne changez rien et à bientôt.

Steve a dit…

Ah enfin le ou plutôt les récits !
Un vrai trail long avec tous les ingrédients nécessaires réunis : joie, plaisir, partage, souffrance, larmes, sang, fierté, persévérance et patience. Tout ce qui fait qu'on aime ça et qu'on y retourne !
Bravo à vous 2 pour cette aventure. J'ai déjà passé une nuit entière avec Michel à gambader et je sais que sa compagnie est précieuse.
C'est pour quand le prochain ?

Anonyme a dit…

Bravo les amis !! Un super récit pour une très belle aventure .
Mention spéciale pour Marion pour le ptt passage sur la vue dans les montées ;-)
À très vite j espère
A.Marie

Christophe a dit…

Bon on a appris que Michel a un joli cul et a déshabillé Marion qui des fois s'arrête de sourire!!! C'est du propre tout ça.
Sinon c'est un bien beau récit et on en souhaite plein d'autres comme ça! Vive l'amour!

durand laurent a dit…

Si j'ai bien compris, le visca Ariège sur cette interminable piste qui mène "au trois hêtres" ne vous a pas rebooster ! Lol bravo a vous 2 et a la prochaine !!

Yvan a dit…

Très beau récit d'une bien belle aventure.
Je suis heureux pour vous comme j'ai été heureux d'être là pour vous encourager et assister à votre arrivée.
Évidemment une mention spéciale pour Marion, pour être aller au bout de cette première longue course, mais aussi pour son récit tout en émotions.
Vivement le prochain défi que vous partagerez !

Manu a dit…

BRAVO à vous deux et mention très spéciale pour Marion, qui a supportée Michel notre Maître Allegador à tous pendant tout ce temps ....
Comme quoi l'amour rend aveugle, non je deconne...
Je suis vraiment ravis que tout ce soit bien passé pour vous et je vous souhaite tout le meilleur, bonne continuation et à très bientôt

Thierry a dit…

Un beau récit à 4 mains, une belle aventure à 2.
Le cerveau est ainsi fait qu'il ne se souvient que des bonnes choses, alors à quand le prochain duo.
A bientôt

Romain a dit…

1 bien belle aventure vécue à 2. 1 ultra avec son lot de haut et de bas. 1 régal de partager quelques moments avec vous.
Que 2017 soit du même tonneau ;-)